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L'industrie du tabac est-elle un bon investissement ?

Simon Quinol Héraud - 21/05/2019


Pensez-vous qu’un gérant devrait exclure le secteur du tabac de sa gestion ?

Entre 2013 et 2018, plus de 12 milliards de dollars ont fui l’industrie du tabac. Initié en 2016 par l’assureur Axa pour ce qui concerne les entreprises nationales, le phénomène s’est progressivement développé avec l’importance considérable aujourd’hui accordée à l’investissement dit socialement responsable.

De plus en plus de banques et de fonds d’investissement sont désormais sensibles aux impacts sociaux de l’environnement bancaire et financier, à commencer par la BNP dont la directrice du département RSE, Madame Laurence Pessez, souligne que « l’industrie du tabac détruit plus de valeur qu’elle n’en produit, notamment en raison des frais de santé et de prise en charge médicale qui sont externalisés. »

Mais qu’en est-il exactement ? Faut-il proscrire pour autant tout investissement dans l’industrie du tabac qui a longtemps présenté l’avantage d’être un actif rentable, peu volatil et peu cyclique ? Plus important encore, ne plus investir dans ce secteur permet-il d’avoir un impact durable et positif sur la société contemporaine tout en préservant un niveau de rendement à même d’attirer les investisseurs ?


D’un point de vue purement financier tout d’abord, la question se pose de savoir s’il demeure aujourd’hui encore rentable d’investir dans l’industrie du tabac. En effet, de plus en plus de nations s’attaquent directement au tabac, avec pour impact immédiat la diminution du pourcentage de consommateurs, avec un décrochage de 2,5 points entre 2016 et 2017 pour ne citer que l’exemple français (de 29,4% en 2016 contre 26,9% en 2017). Si le phénomène est notable en France avec des taxes de plus en plus nombreuses, les autres pays ne sont pas en reste : ainsi, là où l’Europe instaure des espaces où il est interdit de fumer, les États-Unis bannissent purement et simplement la cigarette de certains quartiers de New York. Cela dit, des géants de l’industrie, tels Philip Morris, semblent être relativement épargnés par les conséquences de telles mesures avec une action qui, après avoir chuté à 66 dollars fin 2018, est aujourd’hui remontée à 86 dollars.


D’un point de vue sociétal à présent, l’impact sociétal de l’environnement financier ne peut être négligé. Préserver le capital santé des investisseurs en luttant contre l’industrie du tabac est la condition sine qua none à la pérennité d’une société de gestion d’actifs qui doit veiller à établir des relations durables avec ces derniers, indépendamment de toute considération philanthropique.


Malgré tout et à titre personnel, bannir tout investissement dans cette industrie ne me parait pas pertinent s’il ne procède que d’une démarche sociétale. En effet, la lutte contre le tabagisme procède selon moi et avant tout d’une l’initiative personnelle et ne doit pas dépendre d’une intervention institutionnelle. De plus, les critères permettant de distinguer ce qui est socialement responsable de ce qui ne l’est pas demeurent aujourd’hui assez flous, et bannir tout un secteur de manière intégrale sans en étudier les particularismes et sans s’interroger sur la destination nouvelle des fonds me parait dangereux.


De là, il est également impératif de s’interroger sur l’affectation réelle des fonds socialement responsables, dont la réalité peut parfois être toute autre. Ainsi, le S&P Dow Jones Sustanability, considéré comme le meilleur indice en matière d’ISR, inclut pourtant la British American Tobacco. De même, le Vanguard SRI European Fund est quant à lui investi à plus de 6% dans les industries pétrolières et gazières. Au risque donc de tromper les investisseurs et les motivations qui les ont conduits à choisir un fond socialement responsable plutôt qu’un autre. L’idée est ici avant tout de justifier d’importantes contre-performances. Sur ce point, il a ainsi été établi que le rendement annualisé moyen sur 5 ans des fonds dits « Sustainable » s’élève à 11,9%, contre 15,5% pour un indice généraliste comme le MSCI World Index. Et ce alors que ces fonds ne sont pas réellement socialement impactants.

Comme le souligne Terry Smith, fondateur de Fundsmith LLP, survient alors pour l’investisseur le risque de se tourner vers des investissements tout aussi néfastes mais moins rémunérateurs, et d’opter alors pour le pire des deux mondes : une piètre performance – souvent associée aux fonds dit socialement responsables – alliée au non-respect de ses valeurs.


Bannir l’industrie du tabac ne peut donc se tenir qu’à condition d’identifier en amont la nouvelle destination des fonds qui lui étaient consacrés, sachant que se fier à la seule qualification de fonds « socialement responsables » n’est pas toujours un gage de bonne foi.